- Sur le projet de décret sur le statut des enseignants-chercheurs : une analyse fouillée de la dernière version en date par Olivier Beaud (juriste, QSF) est disponible ici.
- Sur le projet de réforme de la formation et du recrutement des enseignants : plus de 30 sociétés savantes ont envoyé une lettre ouverte à X. Darcos. Elle est reproduite là.
15 mars 2009
Deux analyses récentes
11 mars 2009
Intervention de Georges Molinié, président de Paris 4 Sorbonne, lors de la 2nde coordination FDE
25 février 2009
EVALUATION DE LA PERFORMANCE DE MME PECRESSE
8h20 : L’INVITE D’INTER + INTERACTIV’
Par Eric Dufour et Christophe Mileschi
(appartenant à la Coordination Nationale des Universités)
Le premier ministre F. Fillon avait, sous l’impulsion du Président Sarkozy, évoqué l’idée d’une évaluation des ministres. Que cette idée soit restée lettre morte n’est guère étonnant. Nous tenons toutefois à la mettre en application. Etant donné que notre ministre se plaint de ce que nous ne serions pas évalués, alors que ce n’est pas le cas et que nous, enseignants, ne refusons nullement une évaluation à laquelle nous sommes de fait soumis (toute la question étant de savoir qui évalue et comment), nous nous proposons d’évaluer systématiquement les interventions de notre ministre, Mme Pécresse. Cette évaluation permet d’exercer un contre-pouvoir et de mettre en évidence la manière dont Mme Pécresse exerce son ministère. On savait que Mme Pécresse se faisait rare depuis le chaleureux accueil qu’elle a reçu à Strasbourg le 5 février 2009. Elle a décommandé tous les débats publics qui devaient l’opposer à Roger Karoutchi pour les primaires en Ile-de-France, et a même préféré ne pas se rendre à la Cité des sciences lundi 23 février 2009 au matin, alors que sa présence était prévue et attendue au colloque sur les ANR blancs, sans doute par crainte des « preuves d’amour » que nous, personnels et étudiants de l’Université, pourrions lui témoigner… C’est dire si la performance de Mme Pécresse ce matin, où elle s’est produite afin de se faire entendre mais sans toutefois être confrontée à un vrai public, était décisive.
* * * (Lire la suite…)
22 février 2009
LA COORDINATION NATIONALE DES UNIVERSITÉS DÉCIDE DE NOUVELLES MANIFESTATIONS
21févr. 2009
http://sciences.blogs.liberation.fr/home/2009/02/la-coordinati-2.html
La coordination nationale des universités s’est réunie vendredi à l’université Paris-X à Nanterre, a appelé à trois nouvelles journées de manifestations, les 26 février, 5 mars et 10 mars.
Celles des 26 février et 5 mars se dérouleront partout en France. Le 10 mars, en revanche, devrait donner lieu à une manifestation nationale à Paris.
Un appel à été lancé aux enseignants du primaire et du secondaire leur demandant de s’y joindre. La coordination a aussi appelé à reconduire la grève illimitée en cours dans les universités et au retrait de trois réformes sur le statut des enseignants-chercheurs, la formation des enseignants du primaire et du secondaire, et «le contrat doctoral unique». Le 5 mars, si cette triple demande de retrait n’a pas été entendue, la coordination appellera les universitaires à «la démission de l’ensemble des charges administratives non électives, à l’obstruction dans le cadre des mandats électifs et au refus de participer aux jurys (bac, BTS, Capes, agrégation, session de printemps…)». Le chaos, contre lequel avertissaient les plus modérés des opposants à Valérie Pécresse, la suppliant de prendre les décisions et d’accomplir les gestes permettant de l’éviter, semble au bout du chemin.
Enfin, la coordination a voté pour la première fois la demande d’abroger la loi LRU sur l’autonomie des universités d’août 2007. Plusieurs aspects de cette loi sont déjà entrés en vigueur, 20 universités sont passées à l’autonomie au 1er janvier 2009. La coordination affirme représenter 65 universités, 15 autres établissements, 18 associations et syndicats.
Universitaires, chercheurs et étudiants sont face à une question: comment conserver l’unité de leur mouvement, caractérisé par une très large assise qui va jusqu’à des organisations et personnalités au départ plutôt bienveillantes à l’égard des réformes gouvernementales ? «Durcir le ton», avait conseillé Georges Molinié, le président de l’université Paris-4.
Les décisions de la coordination nationale font manifestement un pari osé : que le niveau de la mobilisation non seulement ne faiblisse pas mais qu’elle s’élargisse à d’autres secteurs de l’éducation nationale. Et surtout que l’appel à l’abrogation de la LRU ne fonctionne pas comme un repoussoir, réduisant la base du mouvement auquel ont appelé des forces syndicales et associatives qui ne souhaitent pas aller jusque là.
Ce choix tactique peut s’expliquer par la force inédite du mouvement, par le traditionnel durcissement de telles assemblées, par l’exaspération longtemps refoulée d’universitaires qui ont trop longtemps baissé l’échine… et par ses formes, de nombreux universitaires ayant l’intelligence de mener une sorte de «grève perlée», assurant de temps en temps les cours indispensables, en particulier pour les années post-licence, afin de ne pas sacrifier leurs étudiants, et qui permet de prolonger l’action. Mais il comporte aussi des risques, en particulier celui de voir le gouvernement s’exonérer de la nécessité de négocier avec les acteurs syndicaux aujourd’hui en action, les seuls à même de transformer ce mouvement en résultats concrets.
Ceci alors que la résistance gouvernementale s’effrite de jour en jour. Et que son relais le plus important, la CPU, tente de se repositionner en interlocuteur principal malgré ses dissensions et surtout la crise de légitimité qui frappe certains de ses membres. Ainsi le président de Paris-7 Diderot, après de nouvelles élections, se trouve en minorité dans son conseil d’administration… qu’il voudrait continuer à présider au mépris du suffrage clairement exprimé par les personnels !
In fine, les décisions de la coordination nationale peuvent déboucher sur un prix politique certes plus élevé à payer pour le gouvernement, mais des résultats inférieurs pour les personnels et les étudiants engagés dans l’action. Ou à l’inverse obtenir par une mobilisation accrue une modification substantielle de la politique universitaire et de recherche du gouvernement de Nicolas Sarkozy. Qui va l’emporter du risque pris ou du pari osé ? Réponse après les vacances de février.
18 février 2009
Monsieur le Président, vous ne mesurez peut-être pas la défiance…, par Wendelin Werner
LE MONDE | 18.02.09 | 13h57
Mis à jour le 18.02.09 | 15h17
Je ne pensais pas un jour me retrouver dans la situation qui est la mienne aujourd’hui, à savoir écrire une lettre ouverte au président de la République française : ce qui m’intéresse avant tout, et ce à quoi j’ai choisi de consacrer ma vie professionnelle, c’est de réfléchir à des structures mathématiques, d’en parler avec mes collègues en France et à l’étranger et d’enseigner à mes étudiants. J’ai eu le privilège de voir mes travaux aboutir et récompensés par un prix important. Cela me donne une certaine responsabilité vis-à-vis de ma communauté et me permet aussi d’être un peu plus écouté par les médias et le pouvoir politique.
“Comment sont déjà évalués les chercheurs”
http://www.mediapart.fr/journal/france/170209/comment-sont-deja- evalues-les-chercheurs http://www.sauvonsluniversite.com/spip.php?article1870
Comment sont déjà évalués les chercheurs
Jade Lindgaard, Médiapart, 17 février 2009
Quel point commun entre Nicolas Sarkozy, Christophe Barbier (sur LCI), Sylvie Pierre-Brossolette (sur France 2 et France Info), Laurent Joffrin (sur France Info) et Yves Calvi (France 2) ? Une phrase, à quelques mots près : « les chercheurs ne sont pas évalués ». L¹affirmation a semé stupeur et colère dans la communauté universitaire. Le 13 février, le chef de l¹Etat a demandé que soient « rapidement explorées de nouvelles pistes pour l¹évaluation des enseignants chercheurs et l¹organisation de leurs services » par un communiqué. Ces derniers jours, la contestation du décret modifiant le statut des universitaires s¹est étendue avec le ralliement des étudiants et la déclaration de la conférence des présidents d¹université (CPU) demandant une « meilleure prise en considération » des « résultats de la recherche ». La question de l¹évaluation se retrouve au centre du conflit universitaire.
Nicolas Sarkozy lors du lancement de la réflexion pour une Stratégie nationale de recherche et d¹innovation, 22 janvier 2009. (Lire la suite…)
La « mastérisation » : une revalorisation mais de qui et de quoi ? Ou quand le CPE rentre par la fenêtre.
Revalorisation…
L’un des arguments « positifs » utilisés par le gouvernement pour vendre la « mastérisation » aux (futurs) enseignants des premier et second degrés tient à la promesse d’une revalorisation. La communication officielle sur le sujet consiste à laisser croire qu’en reconnaissant une formation de cinq ans après le BAC à ces futurs enseignants, l’État se prépare à augmenter sensiblement leur rémunération en début de carrière. Et comme un bonheur n’arrive jamais seul, les naïfs ont tout le loisir de spéculer sur le volume de cette revalorisation comme sur ses effets sur l’ensemble de la carrière et, par voie de conséquence, sur la rémunération des fonctionnaires actuellement en poste dans les premier et second degrés. Le Président de la République et ses ministres auraient-ils entendu la souffrance de la profession enseignante ? Hum… !
…ou précarisation ?
Bas les masques ! Il n’est pas besoin d’être grand clerc pour comprendre le jeu de dupes et, pour tout dire, la rouerie cynique de cette politique de communication à l’intention des principaux intéressés, c’est-à-dire des lycéens et étudiants, présents et à venir, qui se destineront à l’enseignement. Car chacun a bien compris que le fait de transformer un concours de recrutement – recrutement de fonctionnaires sur un nombre de postes créés par l’État ou libérés par les départs en retraite – en diplôme d’enseignement plus ou moins largement distribué dès 2010, conduit au résultat inverse : la précarisation de la professions d’enseignant ou, du moins, d’une très large majorité des futurs enseignants, de la maternelle au baccalauréat.
Des besoins en augmentation.
Surfant sur le constat actuel d’une diminution du nombre des bacheliers, le gouvernement se garde bien d’insister sur la croissance simultanée des effectifs dans le primaire, ni sur les effets prévisibles d’un rebond démographique qui commencera à se faire sentir dès 2011 à l’entrée au Lycée. Il cache donc que les besoins vont croître sensiblement et que, à l’exemple de ce qui se produit déjà dans l’Académie d’Orléans-Tours, l’encadrement des établissements primaires et secondaires va se trouver déficitaires. D’autant plus déficitaires, d’ailleurs que le nombre de postes ouverts au concours baisse de façon drastique depuis plusieurs années et que le gouvernement annonce le non-remplacement d’un départ à la retraite sur deux.
Un « marché » de diplômés en nombre croissant.
Que se passera-t-il en 2011, lorsque les universités lâcheront sur le « marché » des milliers de diplômés de l’enseignement dont les établissements auront un besoin criant et tandis que l’État continuera sa politique de réduction des postes de fonctionnaires ? Il se peut que les fonctionnaires, de moins en moins nombreux1, gagnent quelques dizaines ou centaines d’euros de plus chaque mois. Il se peut . Mais qui seront ces fonctionnaires et combien seront-ils ? Pour une toute petite part, ce seront les enseignants déjà en place – dont on achète peut-être le silence –, et d’autre part les heureux élus aux concours dont le nombre sera réduit à la portion congrue. En revanche, la majorité des nouveaux enseignants seront des diplômés, nombreux et mis en concurrence sur le « marché » de l’emploi. Ils pourront être recrutés sur des contrats à durée déterminée par des établissements « autonomes » – comme ils disent ! –, c’est-à-dire contraints de compter leurs ressources au plus juste et de faire pression sur les salaires de leurs nouvelles recrues.
CPE, le retour.
N’en doutons pas : la mastérisation est un « piège à cons » et elles rappellent étrangement une réforme du contrat de travail que la jeunesse a su courageusement renvoyer dans les cartons des technocrates. Dans les lycées et les universités, on se rappelle avec une certaine émotion les violences qui ont émaillé les mois de lutte contre le Contrat Première Embauche. On se rappelle ces patrons convoqués par les télés pour « communiquer » sur l’entreprise et sur ses « pratiques humaines » trop souvent caricaturées par un discours « gauchisant ». On se rappelle aussi ce que l’on disait alors de l’Université : que – n’est-ce pas ? – elle ne forme que des chômeurs et ne se préoccupe pas suffisamment de l’insertion et de la formation professionnelles des jeunes. La réponse du gouvernement arrive donc avec la « mastérisation » et tient en une formule cynique : vous n’avez pas voulu de la précarité du premier emploi ? Vous allez adorer la précarité à vie dans un secteur qui, soit dit en passant, constituait encore le principal débouché de la formation universitaire il y a quelques années et dont le besoin croît à nouveau.
On dit souvent que les promesses n’engagent que ceux qui les croient ; il se pourrait bien que, s’agissant de la « mastérisation », les promesses roulent cruellement ceux qui ne prennent pas le temps d’en mesurer les conséquences véritables et de s’organiser pour les combattre.
1 13 500 postes supprimés dans l’Education (après 8500 en 2007 et 11 200 en 2008). Plus de 6000 suppressions de postes dans les écoles maternelles et élémentaires alors que 15 300 élèves supplémentaires sont attendus. Suppression de 1500 postes de maîtres spécialisés pour supprimer d’ici trois ans les RASED (Réseaux d’Aide eux Enfants en Difficulté). En primaire, deux heures de classe pour tous les élèves déjà supprimées (avec la fin du samedi), c’est-à-dire près d’une année scolaire en moins sur l’ensemble de la scolarité primaire. Attaques contre l’école maternelle gratuite avec la création de « jardins d’éveil » payants pour les 2-3 ans au sein des écoles maternelles, avec des personnels non enseignants.
Le point obscur des réformes Pécresse-Darcos censuré sur TF1
Mont Saint-Aignan, jeudi 12 février, 11h.
Une équipe de TF1 prend place dans un amphithéâtre de l’Université de Rouen pour filmer une Assemblée générale des enseignants et des étudiants de l’UFR des Lettres et Sciences humaines. La salle est remplie d’une foule d’anonymes, personnels et étudiants, qui attendent la visite du Président de l’Université. Se sachant filmés par une chaîne nationale, les organisateurs et les participants n’ont pas cru utile de capter eux-mêmes des images pour les utiliser sur la toile et assurer ainsi une large diffusion à leurs échanges. Depuis vendredi soir, ils s’en mordent les doigts !

Louis Olivier et Éric Bourbotte (TF1) filmant dans l’Amphithéâtre Lavoisier 1, le jeudi 12 février à 11h10
TF1, jeudi 12 février, 20h20.
Car lorsque la présentatrice du journal de jeudi évoque la grève rampante qui sévit actuellement dans plus de soixante-dix établissements d’enseignement supérieur ainsi que la grogne d’une dizaine de Présidents d’Universités auteurs d’un appel virulent à la mobilisation, il se produit un incident qui ressemble fort à un acte de censure.
Qu’on en juge ! Au vingt heures, Laurence Ferrari annonce [texte intégral] : « Le dialogue de sourd continue entre les enseignants du supérieur et leur ministre, Valérie Pécresse. Les présidents d’université ont durci le ton aujourd’hui contre les réformes en cours. Le mouvement de grève touche actuellement une quinzaine d’universités. Pour en comprendre les raisons, Louis Olivier et Eric Bourbotte se sont rendus sur le campus de Rouen en grève depuis dix jours ». Une carte de France occupe déjà l’écran (voir image ci-dessous).
Trois secondes de flottement silencieux passent sans commentaire ni mouvement d’image, puis l’on entend une voix qui donne un ordre (« enchaîne », « on passe » ou « on saute ») et la présentatrice reprend : « Voilà… Un reportage de Louis Olivier que nous verrons dans quelques instants. En tout cas, sept fédérations de l’Education Nationale appellent à la grève et à manifester le jeudi 19 mars, à l’occasion de la prochaine journée d’action interprofessionnelle. »
Quelques secondes de silence qui parurent un siècle aux personnels de l’Université et à leurs familles guettant avec espoir ce qui s’annonçait comme la première expression fidèle de leurs revendications dans le journal du soir d’une chaîne nationale. Mais Laurence Ferrari passe à un autre sujet et le reportage annoncé n’est pas diffusé. Dans la diffusion en différé sur le site de TF1, le journal a été soigneusement toiletté et l’incident du direct habilement gommé.
TF1, vendredi 13 février, 20h15
Le reportage est finalement diffusé le lendemain au prix d’un très gros mensonge du présentateur qui s’efforce d’expliquer la diffusion d’images filmées la veille avant 15h : « Louis Olivier et Eric Bourbotte ont passé 24 heures sur ce campus pour comprendre les causes du malaise ». Grotesque, car Rouen est à une heure de train de Paris ! Mais de surcroît, le reportage est totalement lénifiant. Il reprend le même discours inlassablement répété de journaux télévisés en journaux écrits (à quelques rares exceptions près) : les enseignants-chercheurs sont (mollement) en grève pour la défense de leur statut. Entendez : primo, la mobilisation ne va pas durer ; secundo, c’est encore une manifestation scandaleuse de l’égoïsme des fonctionnaires qui s’accrochent à leurs privilèges.
Pour toutes les personnes présentes à cette Assemblée générale et qui savent précisément ce qui a été filmé et enregistré pendant plus d’une heure de débat, le doute n’est pas permis : elles ont été censurées. Et si la censure s’est appliquée aussi radicalement, au point de mettre en péril le bon déroulement du journal du soir, c’est parce que certains propos filmés dans cette assemblée donnaient dans le mille. Oui, c’est parce qu’ils énonçaient avec clarté une analyse de la réforme qu’il ne faisait pas bon de rendre publique que les enseignants-chercheurs de Rouen ont été censurés une première fois par l’interdiction in extremis de la diffusion du jeudi, puis la seconde fois par la diffusion d’un reportage soigneusement déminé.
Le point obscur de la réforme Pécresse/Darcos
Que disaient-ils ? D’abord, et justement, que l’information sur les réformes en cours dans l’Éducation Nationale déforme généralement les motifs de lutte de la communauté universitaire. Au point, comme le Président de Paris IV-Sorbonne l’a déclaré mercredi 11 février dans un Amphithéâtre Richelieu électrisé, que l’on peut légitimement parler d’une « méthode de voyou » à propos de la politique de contrôle de l’information pratiquée par la Présidence de la République.
Les rouennais énuméraient aussi les trois points qui cristallisent leur mécontentement dans la politique du gouvernement en matière de service public d’enseignement, non seulement dans le supérieur, mais dans toute l’Éducation nationale. Il s’agit de la « mastérisation » des concours, de la révision du statut des enseignants-chercheurs et de l’inconcevable réduction des moyens alloués à l’Enseignement supérieur. Ces trois éléments sont indissolublement liés dans les déclarations de la Coordination nationale des Universités depuis le 22 janvier dernier et ils sont vigoureusement dénoncés comme un ensemble cohérent de mesures destinées à démolir sine die le service public de l’enseignement.
Mais les radios et télévisions répètent à l’envi que les enseignants-chercheurs se mobilisent pour la défense de leur statut, omettant ainsi deux motifs dont un, la « mastérisation », qui est le véritable élément déclencheur de la résistance de l’Enseignement Supérieur, dès le mois d’octobre 2008. La ficelle est grosse ! Le plus petit soupçon de corporatisme associé au statut des fonctionnaires est si facile à défigurer en une défense égoïste de leurs « privilèges ». Il est vrai qu’en Assemblée générale, le Président de l’Université de Rouen s’est arrêté longuement sur le statut des Enseignants-chercheurs auquel les médias réduisent la grogne des universitaires, mais la tribune et la salle, elles, ont vivement débattu de la « mastérisation » pour en analyser les effets.
La « mastérisation », ils la conçoivent d’abord comme le remplacement pur et simple d’un concours par un diplôme, même si, pour l’heure, le gouvernement prétend ne pas vouloir abolir les concours du Capes et de l’Agrégation. Et ils considèrent que cette opération décrétée dans le dos des étudiants et présentée sans vergogne comme une « amélioration de la formation » et, plus sournoisement, avec la promesse d’une revalorisation de leur statut futur, relève du « mensonge ». Toujours selon les enseignants-chercheurs de l’Université Rouen (voir texte suivant), ce « mensonge » tire profit de la relative complexité du système pour engager subrepticement la « précarisation du métier d’enseignant » à très brève échéance et accomplir la « casse du service public d’enseignement, du primaire au secondaire » (pétition). La complexité n’est qu’apparente, en effet. Il suffit de rappeler que la formation des enseignants des premier et second degrés est accomplie dans les Universités (qui ont récemment intégré les IUFM) pour expliquer que la principale réforme de l’Éducation nationale passe par le Supérieur, à l’insu d’une partie des intéressée. En somme, un petit service, sournois, de la ministre Pécresse (Enseignement supérieur et Recherche) au sinistre Darcos (Éducation nationale).
Le ton est devenu grave lorsqu’un enseignant-chercheur a fait part à l’Assemblée de son émoi : les ministres Pécresse et Darcos ne se rendent-ils pas coupables de « cynisme » ? Ont-ils un tant soit peu conscience de l’éthique qui fonde le lien entre enseignants et étudiants ? Et ne voit-on pas qu’en exigeant des universitaires qu’ils conçoivent les masters d’enseignement sur la base de circulaires bâclées et contradictoire (analyses), qu’en les contraignant à accomplir une réforme qui « introduit un CPEbis au cœur de l’Éducation Nationale », les ministres placent toute une profession dans la situation d’accomplir une mission sournoise, cynique et amorale auprès de leur public quotidien.
Mais si cette analyse à laquelle les universitaires se rangent en nombre croissant – et qu’ils expliquent à leurs étudiants dans des dizaines d’Assemblées générales qui se tiennent chaque jour dans toute l’université française –, si cette analyse faisait apparaître pour ce qu’il est le principal motif d’une grève profondément politique, qu’adviendrait-il ?
16 février 2009
Des députés UMP nous consultent
Une consultation des enseignants-chercheurs a été mise en place par les députés UMP :
14 février 2009
Une période de glaciation intellectuelle commence
ENSEIGNANTS-CHERCHEURS
Une période de glaciation intellectuelle commence
NOUVELOBS.COM | 14.02.2009 | 08:35
Voici le texte de Christophe Mileschi, Professeur à Paris Ouest Nanterre, président de la Société des Italianistes de l’Enseignement Supérieur. Ce texte a été soumis à l’ensemble des adhérents de la SIES, qui l’ont amendé et entériné.
1. Irréformable, l’Université ?
Depuis des années, les réformes tombent sur l’Université, qui l’ont précarisée, qui ont alourdi les tâches des enseignants, des enseignants-chercheurs, des administratifs, qui ont induit un rythme anxiogène chez les étudiants comme chez les personnels. Depuis des années, les enseignants-chercheurs, les personnels administratifs, les étudiants de l’Université ont vu leurs conditions de travail, de salaire et de vie se dégrader. Ils ont certainement eu tort de ne pas dire plus tôt et plus haut leur exaspération grandissante. Mais il n’est pas trop tard pour bien faire. Transcendant les étiquettes politiques ordinaires, la protestation monte, la mobilisation s’organise partout en France, tous syndicats, toutes sensibilités politiques et toutes catégories confondues – professeurs, chercheurs, personnels administratifs et techniques, étudiants. Ce mouvement inédit est un mouvement de fond, résultat d’une accumulation qui a commencé avec la mise en place de la semestrialisation. L’ensemble des enseignants-chercheurs était opposé à cette réforme, qui a accru le saupoudrage notionnel dans l’urgence au détriment des enseignements sur le long terme, qui a fait de l’examen la clef de voûte et la finalité unique du processus d’apprentissage. Malgré les oppositions, nombreuses et argumentées, la semestrialisation a été imposée. On ne fera pas ici l’historique de tous les réaménagements qui, depuis, ont été demandés aux universitaires, à une cadence aberrante. Tous les deux ans, une nouvelle réforme est venue défaire ce qui venait d’être fait, ou empêcher qu’on ait le temps d’en vérifier sur le terrain les effets. Et à chaque fois, les universitaires ont dû travailler à moyens constants, c’est-à-dire sans que soit allouée la moindre dotation budgétaire supplémentaire. Cas exemplaire entre tous, la réforme dite LMD (Licence-Master-Doctorat) : pour mettre le système universitaire français en conformité avec la norme européenne, l’État a débloqué la somme considérable de… 0 €. Cependant qu’il exigeait que les diplômes intègrent désormais un enseignement d’informatique, un enseignement obligatoire de langue vivante… Les universitaires ont récriminé dans les couloirs, mais, pris au piège du loyalisme ou cédant au discours de la “modernisation nécessaire”, ils ont essayé tout de même, sacrifiant une part des enseignements fondamentaux dans les nouveaux diplômes. Dire, aujourd’hui, que les universitaires refusent la réforme par principe ne peut convaincre que ceux qui ne savent rien de ce qui s’est passé à l’Université ces dix dernières années. Ces dix dernières années, les universitaires n’ont pas cessé de réformer, de tout faire pour s’adapter scrupuleusement aux consignes de leur ministère. Il n’y a pas lieu de leur en faire mérite. À l’évidence, ils ont eu tort de ne pas prendre la mesure de l’érosion à laquelle ils participaient. Mais qu’on ne vienne pas parler de leur immobilisme, quand ils vivent et travaillent depuis des années sur un terrain qui change à tout moment sous leurs pas.
2. Ce qu’”évaluation” veut dire
Dire, de même, que les universitaires refusent l’évaluation, est un autre mensonge destiné à les disqualifier aux yeux de l’opinion, et à les rabaisser à leurs propres yeux. Collectivement, les universitaires sont sans cesse soumis à l’évaluation, au double plan de la recherche et de l’enseignement : les bilans d’activité des centres de recherche et les maquettes des diplômes passent devant les instances évaluatrices tous les quatre ans, avec des conséquences concrètes : un diplôme peut être ou non habilité, il peut-être amendé ; un centre de recherches peut voir ses crédits augmenter ou diminuer, il peut être sommé de revoir ses projets. À titre personnel aussi, les enseignants-chercheurs sont déjà dans un système qui prévoit l’évaluation-récompense : qualifications, recrutements, congés de recherche, promotions, primes d’encadrement doctoral, détachements divers, tout cela passe par des évaluations serrées, devant le Conseil National des Universités, les commissions de recrutement, les conseils d’administration des établissements, le CNRS et autres instances. S’il n’y a pas davantage de “bonus” au mérite dans ce métier, ce n’est pas parce que le mérite fait défaut : c’est parce que les bonus sont en nombre ridiculement bas. Les “réformateurs” d’aujourd’hui mettent en avant leur volonté de “moderniser” et de rendre “performante” l’Université, en prétendant introduire une logique évaluation-récompense : mais elle existe déjà. Derrière ces mensonges, ces déclarations de façade, les tours de passe-passe de la nov-langue officielle, ce qui au vrai est attaqué, c’est la base statutaire unique, seule garantie crédible et possible de l’indépendance des enseignants-chercheurs. Dans le cadre de ce statut, un chercheur peut s’atteler à une recherche qui, au moment où il s’en occupe, semble sans grand intérêt, ou à contre-courant, ou marginale, ou même (dans les disciplines inévitablement en prise avec l’idéologie : l’histoire, la sociologie, la civilisation, la littérature…) hérétique. Un chercheur peut prendre le risque de déplaire ou de détoner sans craindre pour sa carrière. Certes, il n’aura sans doute pas accès, tant qu’on n’aura pas reconnu la valeur de ses travaux, aux petits bonus évoqués plus haut, mais il pourra du moins poursuivre sa recherche sans se voir sanctionné. Inversement, le nouveau statut rend possible que l’évaluation négative d’un chercheur se traduise immédiatement par des entraves concrètes à la poursuite de ses travaux. Quiconque a quelque connaissance de l’imperfection des jugements humains voit bien que, fatalement, certains seront évalués négativement pour de mauvaises raisons, et verront leur recherche contrariée, alors qu’elle était vraiment novatrice. Les “mauvais” chercheurs verront leurs tâches d’enseignement s’alourdir. N’est-ce pas effrayant ? L’enseignement comme sanction au démérite ! Le projet de mettre devant les étudiants les chercheurs jugés les moins bons trahit que le souci réel n’est aucunement d’améliorer le niveau de formation… Ensuite, c’est fixer les “mauvais” chercheurs dans leur condition. Plus d’heures de cours, donc moins de temps pour la recherche, donc, aussi, un enseignement qui n’étant plus nourri de recherche s’appauvrit et se fige. Enfin, c’est la porte ouverte à un arbitraire qui, à terme, s’avèrera funeste pour toute la société. Se souvient-on que, récemment, on a tenté d’imposer aux enseignants d’histoire de faire état devant leurs élèves des “aspects positifs de la colonisation” ? Sous couvert de récompenser les “bons” et de sanctionner les “mauvais”, il sera demain possible et facile de bloquer les avancées qui pourraient déplaire au monarque, local ou national.
3. Le conformisme institutionnalisé
Dès les premières années de la mise en place du nouveau statut, une caste se constituera, une cour de “chercheurs de luxe” ; un corps de “chercheurs moyens” ; et la piétaille, la valetaille des “mauvais chercheurs”, ceux qui enseigneront le plus…… Le tout chapeauté par une oligarchie d’administrateurs de l’Université – dont les premiers pourront faire partie – distribuant (et se répartissant) prébendes et avantages. De cette manière, outre l’injustice patente, c’est la recherche qu’on va stériliser. La science en tant qu’institution (et comme toute institution humaine) a une vocation profondément conservatrice, que les chercheurs, individuellement ou par équipes, ne cessent de déjouer. Comme le savent les historiens des sciences, on reconnaît d’abord comme excellent non pas ce qui ose, innove radicalement, rompt avec les paradigmes en vigueur, mais ce qui ressemble à ce qu’on connaît déjà. Galilée a bien failli rôtir de trop d’audace scientifique et, contrairement à ce qu’on croit, les choses n’ont guère changé depuis. On ne brûle plus, mais on peut encore ostraciser les audacieux. Einstein lui-même, face à la révolution quantique, mit des années à reconnaître, en dépit de l’évidence, que “ça marchait”. Ses travaux à lui avaient de même soulevé en leur temps de fortes résistances. Les “bons” chercheurs, les chercheurs qui toucheront des bonus seront d’abord ceux qui flattent la science du moment dans le sens du poil. Et parmi les “mauvais”, il y aura tous ceux qui n’auront pas été compris, alors qu’ils avaient tenté d’apporter quelque chose de véritablement nouveau. Si bien que la science du moment prendra force de loi, et sera aussi la science de demain, d’après-demain. Une période de glaciation intellectuelle commence. On prendra vite le pli : pour ne pas casser sa carrière, on cherchera là où il sera à la mode de chercher, de la façon dont il sera communément admis qu’il faut chercher, et on trouvera ce qu’on trouve ainsi : pas grand-chose, rien en tout cas qui risque de susciter l’émoi de la communauté scientifique. Or les vraies découvertes suscitent toujours cet émoi, et, on l’a dit, rencontrent d’abord, et toujours, des résistances. Ce projet de casse du statut, au nom de l’excellence, de la performance, de la concurrence, sert, en vérité, une conception profondément assise de ce qu’est la recherche. Est-ce par ignorance ? À entendre tel ou tel élu, ce n’est pas à exclure. Le Chef de l’État, quand il parle de la recherche, ne sait pas, à proprement parler, de quoi il parle. Est-ce par volonté de détruire le service public, de défaire un lieu privilégié où s’édifie la pensée, et notamment la pensée politique, toujours susceptible de contrarier l’hégémonie du discours dominant ? L’hypothèse n’est pas contradictoire avec la précédente. L’ignorance est un fléau politique, a fortiori quand elle affecte les plus hautes sphères de l’État. En tout cas, ignorants ou vandales, ces “réformateurs” sont des fossoyeurs. La démolition du statut des enseignants-chercheurs aura entre autres pour conséquence une mise en concurrence illimitée des individus entre eux, la guerre de tous contre tous : chercheurs promus et bien en cour, enseignants-chercheurs autorisés ou tolérés, enseignants déclassés ; recherche au goût du jour et recherche sur la touche. Cela entraînera mécaniquement la destruction des liens de solidarité humaine et scientifique au sein de l’Université. Les effets en seront catastrophiques à tout point de vue, quant au dynamisme de la recherche et quant à la formation des étudiants. Ce sera le triomphe du chacun-pour-soi, là où (sans idéaliser la situation actuelle, loin s’en faut) la relative absence d’enjeux de pouvoir et d’argent permettait, jusqu’à présent, de travailler ensemble pour le savoir, non pour le profit à courte vue. La recherche a besoin, structurellement besoin de gratuité : c’est-à-dire de temps, de tâtonnements, de hasards, de phases d’hésitation. Einstein a travaillé 11 ans à étendre la théorie de la relativité restreinte à celle de la relativité générale. La recherche n’obéit pas, n’en déplaisent aux adeptes de la performance immédiate, aux rythmes de la Bourse, et vouloir la plier à l’idéologie du marché, de la concurrence et d’une excellence biaisée, c’est vouloir la détruire. Cela aussi, c’est une réalité.
4. Se faire entendre
On reproche aux enseignants-chercheurs de toujours refuser les réformes qu’on leur propose ? C’est encore un mensonge. Les universitaires appellent depuis longtemps une réforme, qui prenne en compte les réalités de leur profession, de leurs missions, de leurs responsabiltés. Mais puisqu’il faut réformer, n’importe quelle réforme doit-elle faire l’affaire ? Depuis vingt ans, aucune des suggestions de réforme venant de la communauté universitaire n’est entendue. En 2004, les états généraux de la recherche ont donné lieu à des dizaines de propositions, émanant de ceux qui connaissent vraiment ce dont ils parlent. Résultat : rien. Et les motions et courriers innombrables envoyés ces derniers mois à Mme Pécresse par des conseils d’administration, des conseils d’UFR, des sections du Conseil National des Universités, des sociétés savantes ont donné le même résultat : rien. Ou plus exactement, ils ont donné ceci : Mme Pécresse propose de mettre en place une “charte de bonne conduite” pour l’application du décret. C’est un aveu formidable. Car s’il faut finalement prévoir une charte de bonne conduite, c’est bien que la mauvaise conduite est inhérente à ce projet, et que les universitaires ont raison de dénoncer la destruction de leur statut. C’est bien que c’est une mauvaise loi, ou plus justement : une loi mauvaise. Si réellement ceux qui ont à chaque instant le mot “réforme” à la bouche avaient le souci de promouvoir la recherche en France, dans tous les domaines, comme il se doit, et pas seulement dans les domaines à rentabilité immédiate ; si réellement ils étaient animés de ce souci, ils auraient commencé, simplement, par donner des moyens, beaucoup plus de moyens à l’Université, et des salaires plus attractifs, sans casser le statut de base : mais en l’améliorant. Ils auraient commencé par gratifier les très nombreux chercheurs, l’écrasante majorité, qui, malgré surcharges de travail et dégradations successives, continuent de chercher, d’écrire, de traduire, d’avancer, de s’interroger, de mettre en question l’évidence acquise, de publier, de rencontrer d’autres chercheurs, de diriger des travaux de recherche, de transmettre à leurs étudiants la soif de connaître… Si réellement ceux qui… Mais cessons là. Ceux qui clament à longueur de temps “les réformes, les réformes !” n’ont pas réellement l’intention de promouvoir la recherche dans ce pays, et pas davantage la transmission des connaissances. Ignorants ou vandales, ils ne savent ce dont ils parlent ou ils n’ont que mépris. Les raisons qui fondent le combat contre cette politique ne sont pas doctrinales, elles ne sont pas corporatistes, elles ne sont pas partisanes, elles ne sont pas le fait de groupuscules de l’ultra-gauche ou de l’antisarkozysme par principe. Nous avons jugé sur pièces. Nos raisons sont éthiques et elles sont épistémologiques.
Christophe Mileschi
